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KIRA · Elle n'existe pas, pourtant elle est en ligne
Publié le 14 octobre 2026

Elle s'appelle Kira. Elle a 23 ans, elle chante, elle a sorti un album, un clip, elle a un site et des comptes Instagram et TikTok. Elle n'existe pas.
Pendant trois mois, soirs et week-ends, pour une cinquantaine d'euros d'abonnements par mois, j'ai monté un projet complet avec des outils d'IA générative. Pas une démo de cinq minutes : un projet mené de bout en bout, avec tout ce que ça implique d'essais, d'échecs et de bricolage. Voici comment je m'y suis pris, ce qui m'a bluffé, et ce qui coince encore.
Pourquoi je m'y suis mis

Cela fait trois ans que j'utilise l'IA générative sur du texte. Je voulais la pousser là où c'est plus dur : l'image, la voix et la vidéo. Et le seul moyen de savoir ce que ces outils valent vraiment, c'est d'aller au bout d'un vrai projet. On voit alors où ils bluffent, où ils s'effondrent, et combien d'essais coûte un résultat correct.
Il y a quelques années, créer une artiste avec son album et son clip aurait demandé un studio, des mois de travail et des dizaines de milliers d'euros. Cette fois, il a suffi de neuf outils répartis sur cinq étapes :
- écriture et code : Claude et l'éditeur Zed ;
- musique : Suno ;
- image : Midjourney, Nano Banana et Magnific ;
- vidéo : Kling et Seedance ;
- montage : CapCut.
Tout commence par le personnage

Avant le moindre prompt visuel ou musical, j'ai passé des heures avec Claude à construire Kira : son histoire, sa personnalité, ses références, sa façon de parler.
Le résultat : une Canado-Hongkongaise de 23 ans, tiraillée entre Vancouver et Hong Kong, entre l'indie rock de son père et la city pop des vinyles de sa grand-mère. Elle écrit sur l'anxiété, l'identité et les nuits trop longues.
Cette conversation fondatrice fait plus de 8 000 lignes. Elle n'a rien produit de visible. Pourtant, sans elle, aucun des prompts qui ont suivi (Suno, Midjourney, Kling) n'aurait servi un personnage cohérent. C'est la première leçon du projet : l'IA produit vite, mais il faut d'abord savoir précisément ce qu'on veut lui faire produire.
Un album qui tient debout

Pour la musique, j'ai utilisé Suno. Avant le premier prompt, j'ai construit l'album avec Claude : direction artistique, sonorités, références, ce qu'il raconte. Puis je lui ai demandé le prompt Suno parfait. Je ne suis pas prompt engineer, et il est meilleur que moi à ça.
Premier constat : la version gratuite est nettement moins bonne que la payante. On vous laisse quand même goûter 30 secondes du dernier modèle, juste assez pour avoir envie de payer. Joli nudge.
Il m'a fallu une quinzaine d'essais pour trouver et fixer la voix de Kira, puis cinq à quinze générations par titre pour garder cette signature vocale sur tout l'album. Bilan : une vingtaine de prompts, une centaine de générations, et onze chansons qui tiennent la route : l'album NEON DREAMS.
« Franchement, ça s'écoute », dixit mon fils de 21 ans. Sans doute le plus beau compliment qu'on pouvait me faire.
Garder le même visage

C'est le piège dans lequel tombent tous les projets de personnages virtuels : un même prompt ne redonne jamais deux fois le même visage.
Mon pipeline :
- Claude écrit le prompt de départ ;
- des dizaines d'essais Midjourney pour trouver Kira ;
- une trentaine de variations sous différents angles avec Nano Banana ;
- l'entraînement d'un modèle LoRA sur Magnific à partir de ces images, pour verrouiller son identité.
Ce n'est qu'avec ce LoRA qu'on peut produire n'importe quelle pose, dans n'importe quel décor, en gardant le même visage. Et même là, il faut compter cinq essais pour une image simple, quinze à vingt pour un plan complexe.
Le talon d'Achille des IA

Les mains à six doigts et les bras dans le dos, c'est presque du passé. Un défaut plus discret persiste : les modèles n'ont aucune représentation de l'espace ni de la physique. Ils assemblent des pixels plausibles sans vérifier que la scène peut exister.
J'ai demandé Kira sur un stepper : la machine est ressortie de face, écran tourné vers la salle, dans une position impossible. Dans un taxi, le chauffeur s'est retrouvé assis derrière sa passagère.
C'est l'équivalent visuel des hallucinations des modèles de texte : un défaut structurel qu'on apprend à anticiper. Les parades : contraindre le cadrage, générer beaucoup pour ne garder que les plans crédibles, et éviter les scènes qui obligent le modèle à raisonner dans l'espace.
Ce que Claude n'a pas su faire

Pour le clip, j'ai d'abord demandé le scénario à Claude. Il m'a rendu quatre versions, toutes inutilisables : hors sujet, infaisable avec mes outils vidéo, cliché, ou franchement mauvaise.
Claude est excellent pour rechercher et synthétiser des références : codes visuels, types de plans chez des artistes comparables. Mais dès qu'il faut inventer une structure narrative originale, collée aux paroles de la chanson et réalisable avec mes outils, il retombe sur des clichés.
J'ai fini par écrire le scénario moi-même. Claude est resté sur ce qu'il fait bien : la recherche de références et l'écriture des prompts. La machine a donné un visage à Kira, un humain lui a donné une histoire.
Le clip, réalisé avec des IA

Le clip final compte une soixantaine de plans. Pour chacun, le même principe : un prompt tiré de mon scénario, une image générée avec le LoRA, puis sa mise en mouvement. Deux méthodes selon le plan :
- une image d'ambiance que Kling anime ;
- une image de début et une image de fin dont Kling génère l'entre-deux, ce qui est plus fiable pour les raccords.
Kling a servi sur environ 85 % des plans, Seedance sur les 15 % les plus complexes. Seedance a tendance à en faire trop et à perdre le réalisme que je cherchais.
Le plus dur reste la physique, complètement aléatoire : un téléphone qui tombe comme une feuille d'arbre… En volume réel, il faut compter une dizaine d'images et autant de vidéos par plan avant d'en tenir un bon, parfois une vingtaine avant d'abandonner et de redécouper le plan. Le tout est ensuite monté dans CapCut.
Le site, codé avec Claude

Restait à donner à Kira un endroit bien à elle. Son site rassemble son album, son histoire, un jeu de piste qui débloque un titre caché, et un chatbot qui discute avec sa voix et sa personnalité.
C'est Claude qui a écrit l'essentiel du code, dans Zed, pendant que je le guidais : Next.js et Tailwind pour les pages, un hébergement sur Vercel, et l'API Claude (modèle Haiku) pour le chatbot. Le tout a été mis en ligne en quelques jours.
Concevoir, coder et déployer seul un site présentable en quelques jours, c'est désormais possible. Faire un vrai site de production, robuste et maintenu dans le temps, reste un autre métier.
Trois mois plus tard : le bilan

Oui, ça marche :
- construire un personnage cohérent avec un LoRA bien entraîné ;
- tenir une signature vocale sur onze chansons ;
- maintenir un univers visuel sur une soixantaine de plans ;
- coder et déployer seul un site présentable en quelques jours ;
- synthétiser des références et écrire des prompts mieux qu'un non-spécialiste.
Non, pas encore :
- comprendre l'espace et la physique d'une scène ;
- inventer une structure narrative originale collée à un sujet précis ;
- faire un site robuste, maintenu, de production ;
- trouver l'angle qui fait qu'une vidéo circule ;
- garder un rythme éditorial sans tuer la personnalité du personnage.
Le coût de production tombe à presque rien. Le goulot d'étranglement, désormais, c'est l'humain : le goût, le récit, et la capacité à tenir un personnage vivant.
Le mur que je n'ai pas franchi

Kira est en ligne, sur Instagram et TikTok (@kira_neondreams). Tenir le rythme, en revanche, je n'y arrive pas.
Faire exister un personnage sur les réseaux demande une production presque quotidienne, intenable seul sur la durée. Et l'automatiser efface justement ce qui le rend crédible. J'ai demandé à Claude des idées de formats courts : tout sortait générique, déjà vu, sans l'angle qui fait qu'une vidéo circule. Trouver cet angle reste un travail humain.
Si vous avez un workflow qui tient ça sur un personnage IA, écrivez-moi, ça m'intéresse vraiment.
Ce qui me dérange

Je dois être honnête : j'ai bâti Kira sur ce que je critique. Sa voix, ses images, son clip, tout sort de modèles entraînés sur des œuvres humaines, le plus souvent sans accord ni rémunération. Trois questions que je ne peux pas esquiver :
- À qui appartient ce que l'IA génère ? Aux États-Unis, une œuvre purement générée n'est pas protégeable : un prompt ne donne aucun droit d'auteur (Thaler v. Perlmutter, 2025). Seul l'apport humain compte.
- Comment rémunérer les artistes dont les œuvres entraînent les IA ? Suno a signé avec Warner, Udio avec Universal : des royalties par génération et un audit des données. L'Union européenne réclame un registre des œuvres.
- Un visage, une voix de synthèse : à qui ont-ils le droit de ressembler ? Cloner le visage ou la voix d'une personne réelle sans son accord (deepfakes, doubles numériques) finit déjà devant les tribunaux.
Faut-il utiliser ces outils, les encadrer, former ceux qui s'en servent ? Je n'ai pas de réponse tranchée.
Et demain ?
Ce projet m'a surtout appris une chose : l'IA générative déplace la valeur plus qu'elle ne la supprime. Produire une image, une chanson, un plan vidéo ne coûte presque plus rien. Ce qui devient rare, et donc précieux, c'est ce qu'il y a avant et autour : l'intention, le personnage, l'histoire, le goût, la cohérence dans la durée.
Les créateurs de demain ressembleront peut-être davantage à des directeurs artistiques qu'à des exécutants. Ils seront capables de piloter une dizaine d'outils, de savoir où chacun excelle et où il ment, et de garder la main sur le récit. Reste à inventer le cadre (juridique, économique, éthique) qui permettra à cette nouvelle création de ne pas se faire au détriment de ceux qui ont nourri les machines.
En attendant, Kira chante. Allez l'écouter sur son site, et si le sujet vous parle, on en discute en commentaire ou sur le post LinkedIn.
do you ever feel real?
kira : depends on the hour. right now? real enough to ask who owns me.